jeudi, 27 août 2009
La volière de Psaphon
par Christophe Barbier
Monarque soucieux de sa gloire, Psaphon fit emplir une vaste cage d'oiseaux et leur apprit à parler. Mais il leur enseigna son nom seul, que les volatiles répétaient à longueur de journée en des chants mélodieux. Ainsi va le plus abouti des systèmes courtisans : chacun n'a que le nom du maître à la bouche et s'efforce de le sertir en des ornements multiples. Tel compliment se fait écrin, tel hommage devient sautoir, il n'est d'acte ni de propos qui vaillent hors de la suprême mission de faire briller l'auguste patronyme. Ainsi commence doucement à fonctionner, aujourd'hui, l'Etat Sarkozy. Aucun ministre, ou presque, ne peut prononcer trois phrases sans évoquer les consignes ou l'exemple présidentiels, et certains tentent même d'adopter les références, les récurrences et jusqu'aux inflexions de voix du chef de l'Etat. Tout conseiller élyséen érige la servilité au rang des plus grandes vertus. Hier clan soudé vers la victoire, les sarkozystes sont aujourd'hui une cour attablée au festin du pouvoir. Jusqu'aux médias favorables à l'exécutif, qui confondent souvent la défense légitime d'une ligne éditoriale de droite avec l'anticipation des désirs intellectuels du président, et montrent ainsi que, tout comme il y a un antisarkozysme primaire, il y a un prosarkozysme pavlovien.
La nature humaine et l'essence de la Ve République entretiennent une telle corruption des moeurs dans le camp aux affaires, quel qu'il soit. Du gaullisme martial au chiraquisme bonhomme, l'esprit de cour fit des ravages sous des apprêts divers, et jamais sans doute il ne fut plus sirupeux et mortifère que sous François Mitterrand. Sans doute est-ce là un défaut profondément français, enraciné dans la mentalité nationale depuis que la flagornerie supplanta la force comme ciment des alliances autour du roi. L'esprit de cour est le fils de l'absolutisme, et bien qu'un président d'aujourd'hui ait moins de pouvoir, et moins longtemps, qu'un souverain d'autrefois, cette déviance n'a rien perdu en intensité. Plus les règnes sont brefs, plus les courtisans sont pressants.
Nicolas Sarkozy est plutôt moins gourmand de miel que ses prédécesseurs et, jadis, le fumet de la flagornerie lui faisait monter la moutarde au nez plus qu'il ne lui mettait l'eau à la bouche ; il a longtemps estimé qui lui résistait, même s'il a toujours récompensé qui le caressait. Après plus de deux ans de pouvoir, le président change lentement : lui aussi se protège des bougons et des Caton et préfère, tant la réalité du pouvoir est éprouvante, ne pas ajouter le vinaigre des critiques à l'amertume des soucis quotidiens. Les faits comptent moins que ce qu'il en pense, celui qui le critique a tort - mais qui le critique encore ? L'absence de tout rival, la carence de l'opposition le conforte en ses illusions. S'il continue, viendra bientôt le temps où seules les bonnes nouvelles franchiront les murailles du Château, où seuls ceux qui affirmeront que tout va bien auront l'oreille du Prince. Et le Prince les croira, enfermé en une citadelle de sucre que le réel balaiera en 2012.
Le président a pris congé des Français, à la fin de juillet, sur de mauvais signes. Le remaniement ne fut qu'un jeu de bonneteau, une partie de chaises musicales sans changement de musique, un échange de casquettes sans remue-méninges sous les couvre-chefs. Le 14 Juillet afficha un simulacre mièvre et périlleux du bonheur à l'Elysée : rien n'excite plus les courtisans que de voir Marie-Antoinette au milieu de ses moutons. L'épisode du malaise mélangea bruissements de mensonges, couacs d'entourages, concert de louanges et caquetages émus d'une cour toujours basse. Pourvu que Nicolas Sarkozy, en cette rentrée, n'achète pas d'oiseaux.
L’Express 27/08/2009
14:55 Publié dans Revue de presse | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, sarkozy, pouvoir



